Les Enfants de Húrin, la critique
Il est enfin paru, le premier roman de JRR Tolkien depuis plus de vingt ans, soigneusement reconstruit par son fils Christopher á partir de brouillons et textes inachevés. Le livre est-il á la hauteur de l'attente ?
Une légende des Jours Anciens
L'histoire tragique de Túrin fils de Húrin (prononcer Tourine) est en réalité bien connue des fans de Tolkien car elle a déjá été racontée dans le
Silmarillion et dans les
Contes et Légendes Inachevées du Premier Age. L'intérêt ne réside donc pas dans le fond mais dans la forme : il s'agit cette fois d'un véritable roman (un peu plus de 200 pages), comprenant de nombreux passages inédits. Comme l'explique assez justement Adam Tolkien (voir son
article dans Amazon), il s'agit de l'équivalent d'un Director's Cut en littérature.
les Enfants de Hurin,
couverture de Alan Lee
Les intentions de Christopher Tolkien sont de proposer au lecteur une histoire totalement indépendante du Seigneur des Anneaux, dans une forme suffisamment claire pour que le roman se suffise á lui-même, sans qu'il soit utile de lire le Silmarillion ou autres ouvrages réputés hermétiques. Intentions louables, qui permettent de présenter un passage important de "l'antiquité" de la Terre du Milieu aux lecteurs non initiés.
Le récit choisi par Christopher est une des trois Légendes des Jours Anciens, des histoires qui ont particulièrement marqué le Premier Age de la Terre du Milieu. Les deux autres récits (la Légende de Beren et Luthien et la Chute de Gondolin) sont racontés dans le Silmarillion.
Noir c'est noir
Le livre en lui-même est un Beau Livre, avec de magnifiques et inédites illustrations d'Alan Lee, un index, une carte du Beleriand également inédite et de nombreuses explications sur l'oeuvre et son contexte. Après une présentation courte mais efficace, du Premier Age de la Terre du Milieu, le récit démarre avec la présentation de la famille de Túrin et de ses ancêtres. Rapidement les événements s'enchaînent, avec le départ du père de Túrin á la guerre et le début de la tragédie.
Le livre se lit très facilement, car il n'y a pas de temps mort et le récit est "dégraissé" de tous les explications et commentaires largement présents dans le SDA et Bilbon le Hobbit.
Le récit se déroule 6500 avant le Seigneur des Anneaux, dans un contexte totalement différent. Le lecteur y perd ses repères, découvrant un nouveau pays (l'ouest des Montagnes Bleues, submergé á la fin du Premier Age) et une multitude de nouveaux personnages. Galadriel est absente du récit, Elrond n'est pas encore né et Sauron est á peine évoqué.
Ce sont des temps très difficiles pour les Peuples Libres et l'époque est bien plus rude que dans le Seigneur des Anneaux. Elfes, Hommes et Nains livrent une guerre sans espoir contre Morgoth, un Seigneur des Ténèbres infiniment plus puissant que Sauron, étendant peu á peu son emprise depuis le nord. Seules quelques cités subsistent dans cet univers hostile, dernières lueurs de civilisation dans un monde livré á la barbarie.
une autre illustration de Alan Lee
représentatnt la cité de Nargothrond
Dans cet univers très sombre, Túrin, fils de Húrin, et descendant des rois, tente de trouver la paix et d'accomplir son destin, errant de refuge en refuge et semant le chaos et le désespoir derrière lui. Véritable anti-héros, Túrin est sous le coup d'une malédiction et semble condamné á ne jamais trouver la paix. Tour á tour chasseur, guerrier, vagabond, hors la loi, il suit le parcours d'une lente descente aux enfers, qui culminera de façon tragique, laissant une impression déprimante au lecteur qui referme le livre.
Ce n'est certes pas un livre très joyeux, ni une une histoire qui se finit bien. Les Enfants de Húrin est une histoire qui a été imaginée par JRR Tolkien dans les années 1920 et on ressent toute l'amertume d'un esprit frappé par la Grande Guerre. Une chose est certaine, après la parution de ce roman : plus jamais JRR Tolkien ne sera considéré comme un auteur de livre pour enfant.
(ce qui suit dévoile quelques éléments du livre)
Túrin, un anti héros
L'histoire de Túrin ressemble au début á celle d'Aragorn : héritier d'une dynastie prestigieuse, orphelin de père, élevé par les Elfes, Túrin est un héros en devenir, destiné á accomplir des exploits grandioses. Mais la comparaison s'arrête ici car Túrin, contrairement á Aragorn, ne deviendra jamais celui qu'il était destiné á être, sinon par intermittence.
Tout d'abord les caractères des deux personnages sont très différents, ce qui forge en partie leur destin. Aragorn est un homme de principe, compatissant, á l'écoute des autres, et assez humble dans ses actions. Túrin est fier, coléreux, impulsif, et fait tantôt le bien, tantôt le mal. Il ne semble vraiment dans son élément que quand il part guerroyer contre les Orcs.
Finalement Túrin n'est pas très sympathique et on ne peut guère en faire un modèle de vertu. Le récit de ses malheurs et de ses erreurs de jugement suscite tantôt la pitié, tantôt le ressentiment du lecteur. On aimerait que, comme dans tout bon conte de fée, le jeune prince errant triomphe de ses ennemis et devienne un grand roi, mais cela n'arrive pas, et le récit se clôt avec le suicide de Túrin.
L'histoire des Enfants de Húrin est donc assez frustrante á certains niveaux. Et en aucun cas il ne s'agit d'un "Seigneur des Anneaux bis".
C'est néanmoins un livre incontournable, qui apporte beaucoup d'informations sur les premiers rapports entre les Hommes et les Elfes, et où la plume de Tolkien réussit á créer de surprenants personnages et un univers d'une richesse infinie. En quelques lignes, le vieux ménestrel parvient á donner la vie et á former des portraits saisissants de naturel.
les Enfants de Húrin et après ?
Dans une interview donnée au journal Le Monde (7 mars 2008), Adam Tolkien affirme qu'il n'y avait suffisamment de fragments de textes de JRR Tolkien que pour écrire un livre, la légende des Enfants de Húrin. Il réaffirme en outre que Christopher s'est toujours interdit de créer de nouveaux textes, ce qui explique le statut inachevé de l'oeuvre de JRR Tolkien.
Ces éléments semblent indiquer que, malheureusement, il n'y aura pas d'autres romans tirés des brouillons de JRR Tolkien. Le lecteur semble destiné á rester sur sa faim. Il existe pourtant tellement d'histoires á raconter sur le Premier Age, sans parler des récits de la Chute de Nùmenor et la Guerre des Anneaux de Pouvoir, au Second Age....
Du côté de l'éditeur (Harper Collins), on se félicite des résultats obtenus par les Enfants de Húrin et Dan Brawn affirme que les studios d'Hollywood songent déjá á une adaptation cinématographique. L'éditeur affirme qu'il souhaite d'abord que le livre vive sa vie et trouve ses lecteurs.
Les Enfants de Húrin seront-ils le 3ème film adapté de Tolkien ? Ce n'est pas sûr car le livre n'a pas encore l'aura de ses illustres aînés, et l'histoire est beaucoup trop sombre. Qui oserait filmer une histoire où le héros tue son meilleur ami, épouse sa soeur (sans le savoir) et finit par se donner la mort ? L'avenir le dira....